"Et vous en vivez?"

Publié le par Marilys Ménal

Voilà un beau texte que j'ai trouvé ici sur le site de Singuliers Objets.

Les commentaires (sur le site), écrits par des artisans et des artisans d'art, montrent que ce texte exprime bien les difficultés financières qu'on rencontre dans ces métiers.

Démonstration de tournage à l'atelier 24
"Et vous en vivez?"
Cette question est LA question. Celle que posent beaucoup de gens lors des Journées Européennes des métiers d'Art, poussés par un intérêt qui va jusqu'à l'indélicatesse, la question que les artisans d'art redoutent, appréhendent, n'apprécient pas vraiment.

Parlons-en, donc. Cette question comporte un double flou, qui traduit bien le léger malaise de celui qui ose la poser: le "en" et le "vivez". Cette question qui semblerait presque anodine en cache deux, bien plus concrètes et intéressantes: "de quoi vivez-vous?" et "combien arrivez-vous à gagner?".

Il faut d'abord savoir que très peu d'artisans d'art arrivent à gagner l'équivalent d'un SMIC, en travaillant souvent bien plus de 35h/semaine, parfois en formant des jeunes apprentis, des stagiaires... La plupart sont donc des travailleurs très mal rémunérés, et - à notre humble avis - des Journées comme les JEMA n'évoquent pas assez cette problématique.

De quoi vivent les artisans d'art? Leur passion donne assurément un sens à leur vie, mais on n'en "vit" pas et ils ont besoin comme tout travailleur, d'un revenu.

Ce revenu provient de leurs ventes.
Leurs ventes peuvent être de plusieurs natures:
1) la vente de leurs créations (c'est le top), à un juste prix - car beaucoup le calculent mal et vendent avec un taux horaire digne d'une usine chinoise
2) la vente de leur savoir-faire, à travers des cours - beaucoup d'artisans d'art survivent grâce à cela.

On pourrait s'arrêter là, car c'est l'essentiel des revenus d'un artisan d'art.
Passons maintenant à tout ce qu'offre un artisan d'art, notamment lors des JEMA:
1) il offre un accueil chaleureux au visiteur, et même parfois le café
2) il offre à la société, son choix de ne pas rallonger la liste des demandeurs d'emplois, mais de créer sa propre activité sans rien demander à personne, et sans coûter grand-chose à la collectivité
3) il se livre à des démonstrations devant un public friand: il tourne de la terre ou du bois, souffle du verre, martèle le métal, etc, etc... et ce, sans rien demander.
4) il expose des créations originales qui inspirent l'amateur... comme la marque un peu à court d'idées. Les appareils photo sont de sortie, et parfois même les visiteurs expliquent sans sourciller que "ça donne des idées".
 
Au musée les photos sont interdites... mais pas chez les artisans!

Donc, un artisan d'art: ça donne, plus que ça ne vend. Et c'est bien pour cela que la question "Et vous en vivez?" vient naturellement à la bouche du visiteur qui constate cette générosité incroyable du professionnel. Car qui irait poser cette question à un viticulteur qui reçoit et organise des dégustations mais en sachant que personne n'osera repartir sans un carton de vin? Qui oserait rentrer chez un coiffeur pour observer son savoir-faire, ses outils, ses produits et repartir en lui disant "ça donne des idées"? Quel chef cuisinier monterait devant le public ses sauces et partagerait ses techniques sans obliger le visiteur à s'attabler dans son restaurant?

Il faut avoir cela en tête lors des Journées Européennes des Métiers d'Art, que beaucoup de gens confondent vaguement avec les Journées du Patrimoine. Les artisans d'art français ne sont pas un patrimoine acquis, immuable, issu d'un passé d'opulence et de prestige. Ils sont un peu comme une espèce à protéger, une richesse humaine qui a besoin d'un avenir, d'un encouragement perpétuel à poursuivre une activité passionnante mais économiquement difficile.

 

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